Les tribulations de Yambo Ouologuem, racontées par son meilleur fan

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La mort de Yambo Ouologuem a glacé plus d’un au Mali, donnant l’occasion aux uns et aux autres de revenir, en témoignages, sur les tribulations de l’écrivain, qui pour beaucoup n’a pas vraiment bénéficié d’un soutien gouvernemental. Voici une série de témoignages d’une personne qui l’a beaucoup fréquenté, Drissa Kanambaye.

Yambo Ouologuem est, à 27 ans, le premier africain distingué prix Renaudot, avant que, ne naissent des polémiques qui vont empoisonner le reste de sa vie. Il ne s’en est jamais remis. Il s’est retiré à Sévaré, au centre du Mali, dans l’anonymat total. C’est pourtant « un grand arbre de la foret qui vient de tomber », ce samedi 14 octobre 2017.

Drissa Kanambaye, est président du Club Yambo Ouologuem, chercheur à l’université Catholique de Louvain-la-Neuve en Belgique et doctorant en information et communication en Belgique. Selon lui, « « Le devoir de violence » édité en 1968, a été immédiatement un succès énorme couronné par le prix Renaudot de littérature, en tant que premier écrivain noir ». Pour lui, « le devoir de violence » est arrivé en un moment où on ne parlait que de Négritude. « Du coup, Yambo a été accusé de coup d’état littéraire, car il démontait l’image de cette Afrique idéalisée par la négritude ou on pensait que c’était le méchant blanc qui était vraiment responsable de tous les problèmes ».

« l’enquête approfondie et blessante dont Ouologuem a fait objet est vraiment scandaleuse, quand on voit comment des artistes européens ont délibérément emprunté à l’Afrique, peu d’historien de l’art parle de plagiat ou de vol quand ils discutent des toiles de Picasso »

Pour Kanambaye, « Le devoir de violence » montre clairement la complicité des noirs. Finalement il sera accusé d’avoir plagié « A Battle field » de Graham Green. Yambo Ouolaguem subira un lynchage médiatique dont il ne se remettra jamais. « Or, personne, à ce jour, n’a pu prouver ce plagiat ». D’ailleurs, l’écrivain américain Christopher Wise, dira que « l’enquête approfondie et blessante dont Ouologuem a fait objet est vraiment scandaleuse, quand on voit comment des artistes européens ont délibérément emprunté à l’Afrique, peu d’historien de l’art parle de plagiat ou de vol quand ils discutent des toiles de Picasso ». Et Kanambaye d’enchainer, « c’est très triste notre histoire. Il suffit que l’occident discrédite et que l’Afrique suive aveuglement sans chercher à savoir. Moi je pense que cette histoire de plagiat est montée de toute pièce contre Yambo ». Pour lui, il n’y a qu’à voir les autres écrits de l’auteur pour se convaincre de son talent : Le Secret des orchidées, Les maçons de l’amour, Les pèlerins du capharnaüm, Lettre à la France nègre, Les milles et une bible du sexe. « On l’a condamné sans le connaitre l’homme », déplore le doctorant.

Drissa Kanambaye explique sa réclusion volontaire par un trait de culture : « accuser un Dogon de vol, est inconcevable, impensable, c’est une limite à ne pas franchir chez eux. Yambo a passé toute sa vie avec cette accusation croyant avoir trahi le pays Dogon. Ce n’est pas seulement sa personne, car à l’époque, dogon rimait avec honnêteté, travail, rigueur. Donc dire qu’un dogon de la posture de Yambo aurait volé, c’est quelque chose qu’il n’a jamais pu digérer ».

Il rentre donc au pays, le Mali où il va quand même, dans un premier temps, tenter de chercher du réconfort, l’espoir et la compréhension auprès des autorités maliennes qui ne vont jamais lui donner l’occasion de s’expliquer jusqu’à ce qu’il ne sombre complètement. Il se réfugie à Sévaré auprès de sa mère.

« Va dire au journal le Monde, à Libération et à la télévision Suisse Romande que le crime n’a jamais enrichi l’homme de manière absolu et définitive’. Le disant, il avait un regard que je n’arrive pas à oublier »

Yambo a tellement été atteint dans sa dignité, il a refusé tous les droits concernant « Le devoir de violence » jusqu’à sa mort. Il dit qu’il maudit ce livre qui est la source de tous ses malheurs. Il va entièrement se dédié à l’Islam. Ses activités principales à Sévaré étaient d’aller jouer à la Pétanque et de s’occuper de sa mère à qui il vouait un respect total.

Sa maison à Sévaré jouxtait une mosquée. Il y allait très souvent. Il n’écrivait plus avec le stylo, mais plutôt avec une plume, il voyait le stylo comme le symbole de l’occident qui l’a tout simplement trahi. Kanambaye en est sûr, « Yambo s’en est allé en laissant derrière lui une œuvre incroyable, j’espère qu’on découvrira tout cela bientôt et qu’on en fera bon usage ».

Kanambaye raconte volontiers une anecdote au sujet de l’état d’esprit de Yambo : « La dernière fois que je lui ai rendu visite, c’était fin 2016. On a discuté pendant près de 2 heures. Il m’a regardé et il a dit « tu es où actuellement, tu étudies où » Je lui ai répondu en Belgique. ‘Tu sais que ce pays a assassiné Patrice Lumumba ? Tu sais que le roi Léopold II de Belgique a connu des atrocités au Congo ? Donc je te demande de rentrer au pays et nous allons cotiser pour rembourser toutes les aides dont tu as pu bénéficier en Belgique, moi-même personnellement, je m’occuperais de ta formation pour que tu apprennes autre chose’. Après un temps d’arrêt, il ajoute ‘de toute façon, je ne suis pas non plus sûr que le Mali soit une solution. Va dire au journal le Monde, à Libération et à la télévision Suisse Romande que le crime n’a jamais enrichi l’homme de manière absolu et définitive’. Le disant, il avait un regard que je n’arrive pas à oublier ».

« Je retiens de lui un homme de lettres, un homme de Dieu, un homme qui est venu donner au monde un héritage incroyable et j’espère que l’Etat malien pourra au moins même si c’est trop tard, faire quelque chose pour perpétuer sa mémoire »

Yambo a consacré les 30 dernières années de sa vie à l’islam, à la prière, au Coran, à la pétanque et à sa mère. Mais il a beaucoup écrit aussi.

« Au Mali beaucoup avait dit qu’il était devenu fou à Sévaré, des professeurs d’université disaient qu’il était mort, mais non, Yambo n’était pas fou. D’autres disaient qu’il refusait de rencontrer les gens, c’est faux car à chaque fois que j’allais le voir, sans difficulté sa porte m’était ouverte. Moi je retiens de lui un homme de lettres, un homme de Dieu, un homme qui est venu donner au monde un héritage incroyable et j’espère que l’Etat malien pourra au moins même si c’est trop tard, faire quelque chose pour perpétuer sa mémoire. J’ai créé avec mes amis quand j’étais à la faculté des lettres en 2003, le Club Yambo Ouologuem pour essayer de réhabiliter l’homme et ses œuvres. Nous avons tapé à toutes les portes des autorités maliennes, personne ne nous a prêté oreille, à l’exception du Pr Gaoussou Diawara », témoigne notre interlocuteur qui déplore le fait que le Mali n’ait rien fait pour lui. Mais, pour se consoler, il nous cite Yambo Ouologuem lui-même quand il disait « aux hommes et à leurs folies, le destin me dit, il faut les pardonner, l’humanité est si jeune ».  Il avait dans un passage du roman « Le devoir de violence », écrit qu’« il n’y a rien de valable dans la négraille si ce n’est du mépris » et voilà que l’histoire lui donne raison.

Source : www.thisisafrica.me

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