L’EXCISION ET L’HOMOSEXUALITÉ, ENJEUX POLITIQUES AU MALI

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La question de l’excision, en France comme dans de nombreux
pays, fait essentiellement l’objet de condamnations morales et rappelle
le combat mené par les conquérants coloniaux contre les
« pratiques barbares ». Si dans les colonies anglaises, notamment
au Kenya, la lutte contre l’excision a été menée sans relâche, dans
les colonies françaises, en revanche, pour des raisons à éclaircir,
cela n’a pas été le cas1
.
L’homophobie fait en Europe et aux États-Unis l’objet d’une
large réprobation notamment dans les milieux progressistes, ainsi
que les questions touchant au genre, au machisme, au virilisme,
sauf de la part des mouvements chrétiens intégristes comme, en
France, par exemple « la Manif pour tous » ou « Sens commun »
qui s’opposent au mariage homosexuel et défendent les valeurs de
la famille patriarcale.
Dans les pays du Sud, c’est-à-dire anciennement colonisés,
c’est au nom des droits humains, de l’individu et des minorités discriminées,
que les puissances occidentales et les élites laïques ou
« éclairées » embrassent la cause homosexuelle et s’en font les
1. Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes
contemporains, Stock, 2010, pp. 34-35; Janice Boddy, « The normal and
the aberrant in female genital cutting », Hau, Journal of ethnographic
theory, 2016, 6 (2), pp. 41-69. Notons qu’au Soudan les Britanniques
combattaient surtout l’infibulation et se souciaient peu de la simple clitoridectomie.
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4 LES TEMPS MODERNES
hérauts sur toute l’étendue de la planète. L’inconvénient de cette
posture est, dans bien des cas, de contraindre les homosexuels du
Sud (ceux que l’on nomme au Mali les « pédés » et les « guines »)
à apparaître dans l’espace public (« coming out ») et donc, en
retour, à fragiliser ceux des milieux populaires au sein desquels
l’homosexualité est particulièrement réprimée2
.
Ces deux sujets, le combat contre l’excision et l’homosexualité,
tout comme la consommation d’alcool et la liberté des mœurs
en général, sont brandis comme des emblèmes de l’individu occidental
libéré de toute contrainte et dont le modèle devrait s’appliquer
à l’humanité tout entière. Ils sont alors essentialisés, tirés de
leur contexte et agités comme autant de chiffons rouges par les
différents acteurs qui engagent, au sein de l’espace public, la lutte
pour la laïcité d’une part, et inversement la lutte contre l’islamophobie
; en un mot les élites laïques et les élites musulmanes.
Pour porter un jugement serein ou distancié sur cette question,
laquelle est l’un des requis majeurs de la recherche en sciences
sociales, il convient, en premier lieu, de désessentialiser les islams
en général et les islams africains en particulier3
. On ne peut
comprendre, en effet, le mode de circulation de ces pratiques
— excision et homosexualité —, au sein de l’espace public malien,
et leur réappropriation par différents groupes sociaux que si on les
considère comme des enjeux ou des marqueurs politiques destinés
à fournir des armes pour s’emparer du pouvoir ou le conserver.
S’en tenir à une stricte condamnation morale de l’excision ou
de l’homophobie a pour effet de faire échec à la compréhension
des phénomènes sociaux, qui est la tâche de l’anthropologue ou du
sociologue, au profit d’une posture morale faite d’indignation4
.
D’où la difficulté de conjoindre la démarche anthropologique et
l’engagement politique.
2. Sur ce point, voir Joseph Massad, Desiring Arabs, Chicago,
University of Chicago Press, 2007.
3. Voir Jean-Loup Amselle, Islams africains. La préférence soufie,
Le Bord de l’eau, 2017.
4. Concernant l’excision, voir Fatoumata Keïta, Sous fer, La
Sahélienne-L’Harmattan, 2015.
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L’EXCISION ET L’HOMOSEXUALITÉ, ENJEUX POLITIQUES AU MALI 5
L’EXCISION ENTRE POLYTHÉISME ET ISLAM
L’excision est une pratique pré-musulmane qui n’est pas
observée partout au Mali, notamment par les Songhaï (pas tous) et
par les Touaregs, et qui n’est pas non plus pratiquée dans le monde
arabo-musulman, sauf en Égypte. Au Mali, comme dans d’autres
pays africains, elle a fait l’objet d’une réappropriation musulmane.
Mais si cette pratique est réappropriée par les musulmans, elle l’est
de manière ambiguë, voire prudente, sans doute pour répondre aux
condamnations dont elle est l’objet. Toute une série de justifications
théologiques sont avancées en faveur du maintien de cette
coutume d’origine païenne, dans un contexte musulman. Il y a
d’abord l’idée que l’islam n’est pas la propriété des Arabes et qu’il
s’adresse à tous les peuples, quels que soient leur mode de vie et
leurs coutumes. Des raisons précises puisées dans la tradition religieuse
sont également avancées : présence dans le Coran, existence
d’un hadith prescrivant ladite pratique, référence à Ibrahim
(Abraham) qui aurait été contraint par Dieu de se circoncire
lui-même à l’âge de quatre-vingts ans ou qui aurait fait exciser ses
deux femmes parce qu’elles étaient jalouses l’une de l’autre.
Notons à ce sujet que, pour nos interlocuteurs, la circoncision et
l’excision sont jugées équivalentes, ce qui d’ailleurs correspond à
l’usage d’un terme unique en bambara (bolokoli) pour les désigner.
Il s’agit, ou plutôt il s’agissait, comme on le verra, de « rites d’institution
» (Bourdieu) assurant la séparation entre les hommes et les
femmes5
.
Mais si le prophète Mahomet n’a pas proscrit, voire a encouragé
le maintien de cette pratique, certains de mes interlocuteurs
maliens déclarent qu’elle n’est pas obligatoire et qu’elle fait simplement
partie des bonnes coutumes qui existaient avant l’islam et
que celui-ci n’a fait que la conserver. Par ailleurs, certains insistent
sur le fait que le Prophète a énoncé des principes destinés à encadrer
l’excision. Ainsi, selon un hadith, le Prophète passant à proximité
d’une maison aurait entendu des cris. S’enquérant de ce qu’il
5. Pierre Bourdieu, « Les rites comme actes d’institution », Actes de
la recherche en sciences sociales, vol. 43, juin 1982, pp. 58-63.
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6 LES TEMPS MODERNES
se passait, on lui aurait répondu que des jeunes filles étaient en
train de se faire exciser. Il aurait alors demandé aux exciseuses
« de ne pas tout enlever et d’en laisser un peu ». Cette atténuation
métonymique de l’excision est partagée par plusieurs de nos interlocuteurs
qui soulignent que souvent les exciseuses « en enlèvent
trop » et que l’opération est parfois réalisée avec des lames qui ne
sont pas propres. Avec la réappropriation musulmane de l’excision,
on aurait donc affaire davantage à un processus de « civilisation
» et de « modernisation » de cette pratique dont les préoccupations
hygiénistes ne seraient pas absentes6
. Cela permettrait de
répondre en quelque sorte à l’hostilité des milieux laïques et « évolués
» maliens, ainsi qu’à celle des puissances étrangères qui soutiennent
leur action. Mais au-delà de ce reformatage de l’excision,
la plupart des musulmanes et des musulmans que nous avons interrogés
s’accordent pour déclarer que l’excision est indispensable si
l’on veut limiter le désir (nègè) « démesuré » de la femme et éviter
que celle-ci ne tombe dans la prostitution. Cependant certains, dont
des wahhabites, disent qu’ils ont renoncé à cette pratique, soit
parce qu’elle n’est pas fondamentale dans l’islam, soit parce qu’ils
obéissent à des membres de leurs familles gagnés aux idées occidentales
de l’hygiénisme.
De ce qui précède, il ressort que l’islam est non seulement une
religion, mais aussi un langage ou un analyseur destiné à interpréter
le monde contemporain. À travers leur vision du monde, les
musulmanes et les musulmans que nous avons interrogés s’efforcent
de donner un sens à une pratique qui est la leur, mais qui
est contestée par d’autres secteurs de la société malienne. La mise
en rapport de l’islam avec l’excision, qui, de prime abord, ne va
pas de soi, ne doit pas être lue comme une résistance de la tradition
à la modernité, mais plutôt comme une manière de rapprocher cet
empilement de traditions d’un monde qui propose d’autres valeurs
et obéit à d’autres critères.
6. Tandis que des religieux affirment que l’excision n’est pas prescrite
dans l’islam, d’autres y sont favorables et demandent la « médicalisation
» et non l’interdiction de cette pratique. Rapport de l’International
Crisis Group, « Islam et politique au Mali : entre réalité et fiction »,
Rapport Afrique, no
249, 18 juillet 2017, p. 7.
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L’EXCISION ET L’HOMOSEXUALITÉ, ENJEUX POLITIQUES AU MALI 7
L’EXCISION COMME MARQUEUR ET ENJEU POLITIQUES
C’est dans le cadre de l’espace public, comme on le verra, que
doivent être replacées les prises de position des leaders religieux
musulmans, et en particulier celles de Mahmoud Dicko, président
du Haut Conseil islamique du Mali. Ce dernier s’est servi du thème
de la défense de l’excision comme levier afin de mobiliser de
larges masses lors de la tentative de réforme « progressiste » du
code de la famille, en 2009. Cette prise de position n’a été qu’une
étape dans le combat de longue haleine mené par ces leaders
musulmans contre les projets d’éradication de l’excision qui ont
débuté avec l’arrivée au pouvoir d’Alpha Oumar Konaré en 1991,
même si certaines campagnes de sensibilisation contre cette pratique
avaient vu le jour sous le régime de Moussa Traoré7
.
Apparaissent ainsi, avec l’ouverture démocratique des années
1990, de nombreuses associations qui s’engagent contre l’excision,
à la tête desquelles se trouve le Centre catholique Djoliba8
.
En 1996, l’État crée le Comité national d’action pour l’abandon
des pratiques néfastes à la santé de la femme et de l’enfant
(CNAPN), en vue d’interdire totalement les mutilations génitales
féminines (MGF). En 1997 est créé le ministère de la Promotion de
la femme, de l’enfant et de la famille. En 2001, Alpha Oumar
Konaré prend publiquement position contre l’excision à la radio et
à la télévision maliennes. En 2002, il décide de convoquer un
Conseil des ministres extraordinaire qui recommande la mise en
œuvre d’un plan national de lutte contre la pratique de l’excision et
la rédaction d’un projet de loi afférent. Sans avoir mené ce combat
jusqu’à son terme, Alpha Oumar Konaré lègue ce problème à son
successeur Amadou Toumani Touré qui accède à la présidence de
la République en 20029
.
7. Notamment la campagne menée par l’Union nationale des femmes
du Mali (UNFM) en 1986. Voir Younoussa Touré et Félix Yaouaga Koné,
L’Excision au Mali : état des lieux, Path International Mali, 2000, p. 12.
8. Ibid., p 21.
9. (http://www.genreenaction.net/Experiences-de-lutte-contrel-excision-en-Afrique.html).
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8 LES TEMPS MODERNES
En face — sur cette question précise —, les leaders religieux
maliens, à travers la « déclaration de Ségou » (2007), jouent
d’abord le jeu en rappelant que la pratique de l’excision n’était pas
une obligation absolue de l’islam, même s’ils n’en prônent pas
l’interdiction. Encore aujourd’hui, on peut observer que cette pratique
socialement acceptée est effectuée partout au Mali, sans
qu’elle ne donne lieu à aucune poursuite. Amadou Toumani Touré
continue, quant à lui, la lutte contre l’excision entreprise par Alpha
Oumar Konaré dans le cadre de la réforme du code de la famille.
Mais cette réforme, menée dans un sens plus libéral, destinée à
avantager les femmes et les enfants illégitimes, se heurte, en 2009,
à une forte opposition des leaders musulmans, notamment de
Mahmoud Dicko10. Celui-ci n’hésite pas à stigmatiser la fraction
de la population malienne hostile à cette pratique, et derrière elle
les gouvernements occidentaux, les organisations internationales
(OMS), les ONG et les associations féministes laïques maliennes,
pour mobiliser de larges masses contre le gouvernement de
l’époque et affermir son pouvoir.
La question de l’excision resurgit ainsi périodiquement au Mali,
soit pour condamner cette pratique, soit à l’inverse pour la maintenir
parce qu’elle correspond à un enjeu politique et qu’elle traduit
l’affrontement entre deux segments de la classe dirigeante : la
« bourgeoisie » laïque et la « bourgeoisie » musulmane, ces deux
composantes ne sont certes pas exemptes de contradictions puisque
certains cadres supérieurs et intellectuels, tout en étant hostiles à
cette pratique, ne sont pas pour autant favorables à sa pénalisation11.
Le dernier avatar de cette dispute fut la déclaration du ministre
de la Justice, Mamadou Ismaïla Konaté, affirmant sa volonté
d’édicter une loi interdisant la pratique de l’excision d’ici la fin de
l’année 2017. Cette déclaration, motivée sans doute par la pression
qu’exercent les gouvernements occidentaux et les organisations
internationales, c’est-à-dire les bailleurs de fonds qui
financent les campagnes contre cette pratique, a été faite à l’occasion
de la Journée de la lutte contre les mutilations génitales et
10. Il s’était déjà vigoureusement opposé publiquement, en 1999, à
l’interdiction de cette pratique. Voir Younoussa Touré et Félix Yaouaga
Koné, Une loi contre l’excision au Mali, Centre Djoliba, 1999, p. 23.
11. Ibid., p. 24.
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L’EXCISION ET L’HOMOSEXUALITÉ, ENJEUX POLITIQUES AU MALI 9
l’excision, qui s’est tenue le 6 février 2017. Elle était organisée
par le ministère de la Promotion de la femme, de l’enfant et de la
famille en partenariat avec L’UNICEF, l’UNFPA, Plan Mali, la
MINUSMA, Save The Children, l’OMS et l’ONU-Femmes. La
cérémonie commémorative de sa 14e édition s’est déroulée au
Centre international de conférences de Bamako (CICB). Elle était
présidée par la ministre de la Promotion de la femme, de l’enfant
et de la famille Mme Sangaré Oumou Ba, en présence du ministre
des Affaires religieuses et du culte Thierno Hass Diallo, du
ministre de la Justice et des droits de l’homme, garde des Sceaux,
Mamadou Ismaïla Konaté, du président de l’Assemblée nationale
Issiaka Sidibé, parrain de l’événement, de Mme  Keïta Aminata
Maïga, épouse du président de la République et invitée d’honneur,
des représentants de l’administration et des collectivités, des partenaires
techniques et financiers, des organisations de défense des
droits de la femme et de l’enfant, et de plusieurs partenaires du
MGF/Excision12. Le thème de cette année était : « Une loi contre
les violences basées sur le genre (VBG), un facteur de protection
des droits humains ».
Lors de cette cérémonie commémorative, le ministre de la
Justice a prononcé un discours où il a promis de promulguer une
loi contre la pratique de l’excision avant la fin de l’année 2017.
Trois semaines plus tard, le 26  février, à l’initiative du Haut
Conseil islamique du Mali, s’est tenu au Palais de la culture un
meeting sur un thème brûlant qui met en jeu l’avenir même du
pays, à savoir : « Le danger des conflits intercommunautaires »
(Peul-Bambara, Touareg-Songhaï, etc.). Alors que tous les leaders
religieux musulmans présents ont pris successivement la parole sur
cette question, brûlante en effet, Mahmoud Dicko, à la surprise
générale, a abordé de façon inopinée la question de l’excision en
déclarant d’abord que cette question, comme celle du conflit intercommunautaire
ou inter-ethnique, a été introduite au Mali par les
Blancs pour fomenter le désordre et assurer leur mainmise sur le
pays. Le combat contre la pratique de l’excision, comme le conflit
intercommunautaire, est donc pour lui un complot des Blancs.
Toujours selon lui, après s’être rendu compte de l’impact de ses
12. (http://www.asdapmali.org/index.php/actualite/15-news/133-excision).
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10 LES TEMPS MODERNES
propos, le ministre de la Justice a rendu visite au « Groupement
des leaders religieux » (les opposants à Mahmoud Dicko regroupés
autour de Chérif Ousmane Madani Haïdara, son grand rival à la
tête de la puissante confrérie Ançar Dine) pour tenter de semer la
division chez les musulmans. Il a accusé, en outre, le ministre de la
Justice d’être un « élève des Blancs ».
La question de l’excision et du code de la famille est instrumentalisée
par Mahmoud Dicko qui en fait un marqueur et un enjeu
politiques, une façon pour lui de se confronter pacifiquement au
gouvernement, car, pour le moment, il ne souhaite pas d’épreuve de
force. Comme il l’a déclaré en bambara lors de cette réunion : « La
question de l’excision appartient au passé. » Et d’ajouter en fran-
çais : « C’est clos. » Mais sa déclaration a été suivie d’une menace :
si la question de l’interdiction de l’excision est de nouveau posée
par le gouvernement, il assure que la mobilisation ne se limitera pas
qu’à Bamako, comme cela fut le cas en 2009 lorsqu’il est parvenu à
rassembler plusieurs dizaines de milliers de personnes, au Stade du
26 mars, pour s’opposer à la modification du code de la famille,
mais qu’elle s’étendra désormais à tout le pays13.
Mahmoud Dicko construit donc un rapport de force en frôlant
les limites et en dressant les frontières d’une communauté musulmane,
« sa » communauté musulmane, face à une autre communauté,
l’élite laïque, qu’il accuse d’être un simple instrument des
Blancs. C’est un jeu dont les limites sont bien soulignées, car Dicko
ne se prive pas, par ailleurs, de collaborer avec le gouvernement à
telle enseigne qu’il est reçu régulièrement par le président de la
République, Ibrahim Boubacar Keïta, qu’il a accompagné au cours
de son voyage en Arabie saoudite. Il a également été envoyé pour
une mission de bons offices à Kidal et récemment à Mopti en compagnie
du Premier ministre. Assurément, les rapports de Mahmoud
Dicko et d’Ibrahim Boubacar Keïta semblent être de l’ordre d’un
conflit simulé. De même, il ne faudrait pas exagérer l’antagonisme
entre Mahmoud Dicko et Chérif Ousmane Madani Haïdara14.
Ces  deux leaders religieux se sont certes affrontés par le passé,
13. Retranscription du meeting du HCIM au Palais de la culture, le
26 février 2017, assurée par Yaya Bamba.
14. Le rapport de l’International Crisis Group parle de « pluralisme
concurrentiel », p. 6.
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L’EXCISION ET L’HOMOSEXUALITÉ, ENJEUX POLITIQUES AU MALI 11
mais il s’agit plus d’affrontements secondaires, au sein du cercle
religieux musulman de la classe dominante malienne, que de
contradictions fondamentales. Récemment, le leader d’Ançar Dine
a même réitéré son hostilité à l’interdiction de l’excision, s’alignant
ainsi sur la position de son grand rival15.
L’HOMOSEXUALITÉ
On retrouve cette posture au sujet d’un autre marqueur symbolique
de la vie politique au Mali, celui de la condamnation de l’homosexualité
qui est devenue le cheval de bataille en Afrique non
seulement des milieux musulmans, mais aussi de certains chefs
d’État comme Paul Biya au Cameroun, Robert Mugabe au
Zimbabwe, ou Macky Sall au Sénégal. Ce dernier n’a-t-il pas
déclaré lors de la visite de Barack Obama à Dakar, en 2013, que
l’homosexualité ne faisait pas partie des « traditions africaines » et
qu’il n’entendait donc pas la dépénaliser16. Les propos de Macky
Sall, chef d’État musulman d’un pays majoritairement musulman,
n’ont pas manqué d’être repris au Mali par certains de mes interlocuteurs
comme Ousmane Samaké, un imam wahhabite de Bamako,
par ailleurs relativement ouvert sur la question de l’excision. Il faut
aussi mentionner les propos extrêmement violents de Mahmoud
Dicko à ce sujet, voyant dans l’attentat contre l’hôtel Radisson
Blu, en 2015, une punition de Dieu contre la dépravation régnant
au Mali, notamment pour ce qui concerne l’homosexualité. Il est
du reste suivi sur cette question par d’autres musulmans comme
Chérif Ousmane Madani Haïdara17, l’imam chiite Chouala Bayaya
Haïdara, ou encore Madou Ka. Tous prêchent violemment contre
les homosexuels et surtout contre la célèbre griotte, Babani Koné,
accusée elle-même d’être « la chef de Sodome au Mali »
puisqu’elle accueillerait, selon ces propos, dans sa maison d’ACI
15. (http://bamada.net/cherif-ousmane-madani-haidara-chute-etperd-son-credit
; http://www.maliweb.net/politique/chroniques/billetnon-a-lexcision-2414852.html).
16. (http://www.jeuneafrique.com/169948/politique/homosexualitdakar-obama-tente-le-panier-mais-se-fait-contrer/).
17. (http://maliactu.net/mali-12-mai-1955-12-mai-2017-ousmanecherif-madani-haidara-a-62-ans/).
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12 LES TEMPS MODERNES
Hamdallaye, la « lie » de l’humanité, à savoir des gays, lesbiennes,
transsexuels, etc. Lancée sur Facebook, une marche punitive contre
la maison de cette artiste, en mars 2017, aurait pu déboucher sur un
pillage et un lynchage, si elle n’avait pas été annulée à la dernière
minute. Et la violence des commentaires qui accompagnent les
vidéos postées sur You Tube montre bien que l’on pouvait
craindre le  pire. Des termes comme « pédés » ou « guines »
(« gouines »), désormais inimaginables en Europe ou aux ÉtatsUnis,
sauf dans la bouche des pires homophobes, ont ici droit de
cité. L’homosexualité est assimilée à un outrage à la pudeur
publique, donc à un crime puni par la loi. Pour comprendre la violence
dont a été l’objet Babani Koné, il faut avoir présent à l’esprit
que ce n’est pas tant l’homosexualité qui était visée par cette tentative
de « quasi-pogrom » que la publicité donnée à cette pratique,
publicité qui contredit le principe de secret (gundo) sur lequel
repose la vie sociale bamakoise18. À Bamako, on peut en effet quasiment
tout faire à condition que cela ne se sache pas, que l’on respecte
les codes moraux de la société19.
Malheureusement, pour les gays et les lesbiennes, le combat
contre l’homophobie n’est pas mené par les milieux ou les personnes
appropriées, mais par des personnes liées à l’Occident,
donc éminemment suspectes aux yeux des leaders musulmans20.
18. Christophe Broqua, « La socialisation du désir homosexuel
masculin à Bamako », Civilisations, vol.  59, no
1, 2010, pp. 37-58 ; et
« Les pro, les anti et l’international : mobilisations autour de l’homosexualité
en Afrique de l’Ouest », in K. Tall, M.-E. Pomerolle et M. Cahen (eds),
Collective Mobilisations in Africa, Leiden, Brill, 2015, pp. 183-204.
19. Surpris récemment dans un hôtel de Bamako, deux homosexuels
ont été molestés par la population et ont échappé de justesse à un lynchage
(http://www.imatin.net/article/sport/article/politique/article/societe/
article/fait-divers/bamako-pris-en-flagrant-%C2%A0delit%C2%A0-
deux-homosexuels-dans-un-hotel-se-font-lyncher_58711_1495128363.
html# 18 mai 2017).
20. Sur l’Internationale gay, voir J. Massad, op. cit. Cette approche a
été néanmoins critiquée par Frédéric Lagrange pour le manque de prise en
compte de l’« agentivité » des gays des pays non occidentaux. Voir également
Patrick Awondo et al., « Une Afrique homophobe ? Sur quelques
trajectoires de politisation de l’homosexualité : Cameroun, Ouganda,
Sénégal et Afrique du Sud », Raisons politiques, 2013/1 (no
49),
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L’EXCISION ET L’HOMOSEXUALITÉ, ENJEUX POLITIQUES AU MALI 13
Le court métrage de Fasséry Kamissoko 17, qui traite avec talent
de l’homosexualité, n’a pu être réalisé que parce qu’il a bénéficié
du soutien de l’Institut français et celui de l’Ambassade de France
à Bamako dans le cadre des « Ateliers du regard », une formation
de cinéma proposée au Mali par des étudiants de la Fémis, la
célèbre école française de cinéma. L’appui dont a bénéficié le
réalisateur de ce film conforte en quelque sorte les attaques des
milieux musulmans maliens contre l’homosexualité, qui ne
veulent voir dans l’homosexualité, à l’instar du Sida, que l’effet
d’une influence occidentale jugée néfaste. Aussi il est évident
que seule une réprobation de l’homophobie, provenant de leaders
musulmans suffisamment forts et courageux pour combattre cette
attitude, pourrait aider plus efficacement. La question de l’homosexualité
a rejailli récemment en raison du projet que le Président
Ibrahim Boubacar Keïta voulait soumettre à référendum. Des
opposants à cette modification de la Constitution ont suspecté
que ce projet, déjà abandonné face au rejet populaire, aurait eu
pour effet d’avaliser l’homosexualité et le mariage gay21.
LE MALI, UNE RÉPUBLIQUE LAÏQUE?
Officiellement, le Mali est une république laïque dans le droit
fil de la tradition coloniale française, et la meilleure preuve en
est  que les partis religieux y sont interdits par la Constitution.
Néanmoins, au-delà de cet aspect juridique formel, on peut se
demander ce qu’il en est dans la réalité. Depuis de nombreuses
années, l’islam semble imprégner fortement la vie sociale et politique
du pays, de sorte que s’il est possible pour un individu de se
pp.  95-118 ; Florence Bergeaud-Blackler et Victor Eck, « Les “faux”
mariages homosexuels de Sidi Ali au Maroc : enjeux d’un scandale
médiatique », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (Url :
http:// remmm.revues.org/7180).
21. (https://www.google.com/url?rct=j&sa =  t&url =  http://
maliactu.net/mali-yaya-sangare-au-sujet-de-la-revision-constitutionnelle-adherer-a-la-charte-africaine-des-droits-de-lhomme-na-rien-aavoir-avec-le-mariage-homosexuel/&ct
= ga&cd = CAEYACoTOTYx
MDQ5MzgxNjk0OT ; https://malijet.co/societe/constitutionnalisationde-lhomosexualite-au-mali-le-gros-mensonge).
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14 LES TEMPS MODERNES
définir comme catholique ou protestant, il est pour le moins délicat,
voire impossible, pour quiconque de se proclamer « polythéiste »
(banmana, kafiri) et a fortiori athée. Et sous le couvert d’un
aimable œcuménisme —  lors des réunions du Haut Conseil de
l’islam au Mali, les représentants des autres grandes religions
monothéistes sont conviés —, l’islam dans ses différentes composantes
s’y taille la part du lion. Même au sommet de l’État, au sein
duquel devrait régner sinon une laïcité stricte, du moins une certaine
neutralité religieuse, l’islam occupe la place d’une religion
officielle, très éloignée de la situation qui prévaut en France, l’ancienne
puissance colonisatrice qui a légué le concept de « laïcité »
à son ancienne colonie du Soudan.
Il existe, en effet, une sorte d’obligation musulmane chez les
dirigeants maliens, indépendamment du poids majeur que repré-
sentent les leaders religieux musulmans dans la vie politique
malienne, en particulier depuis 2012 et l’élection d’Ibrahim
Boubacar Keïta à la présidence de la République. Pour tous les
hauts fonctionnaires, voire ceux qui jouissent d’un statut quelconque
dans la société malienne, la prière publique du vendredi
dans une mosquée est une quasi-obligation à laquelle aucun ne se
saurait se soustraire sans risquer de compromettre sa carrière politique
ou sa respectabilité sociale. Au sein de l’appareil d’État, la
laïcité officielle conserve certes une certaine place comme on a pu
le constater lors de la campagne menée par le ministre de la Justice
contre la pratique de l’excision. Mais cette posture, qui est aussi
celle des puissances occidentales, des organisations internationales
et des ONG, tire en grande partie sa force des financements
dont bénéficie l’appareil d’État en contrepartie de son adhésion
réelle ou simulée aux mots d’ordre relatifs aux droits humains et
aux minorités défendues par ces organisations. D’ailleurs, face à
la virulente opposition manifestée par Mahmoud Dicko au projet
de loi sur l’interdiction de l’excision, le ministre de la Justice,
après avoir d’abord tenté de diviser les leaders musulmans en rendant
visite à Chérif Ousmane Madani Haïdara, s’est empressé de
faire machine arrière. Il y a fort à parier que cette loi ne verra
jamais le jour et que son annonce n’aura, en réalité, servi qu’à rassurer
les bailleurs de fonds et la sphère féministe de l’élite
malienne.
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L’EXCISION ET L’HOMOSEXUALITÉ, ENJEUX POLITIQUES AU MALI 15
Autre signe montrant que l’islam occupe la place d’une religion
d’État : le conflit survenu entre Mahmoud Dicko et le procureur
Daniel Tessougué, suite aux propos du premier consécutifs à
l’attentat contre l’hôtel Radisson Blu, en décembre  2015. Ayant
accusé Mahmoud Dicko de faire l’« apologie du terrorisme » en
qualifiant les terroristes d’envoyés de Dieu pour laver les péchés
humains, Daniel Tessougué a été peu après relevé de ses fonctions22.
Cependant, il n’en est pas allé de même avec le ministre de
la Justice pris à partie par Mahmoud Dicko lors de la réunion du
Haut Conseil islamique du Mali, le 26 février 2017, au Palais de la
culture, puisque Mamadou Ismaïla Konaté a conservé son poste
dans le nouveau gouvernement. L’emprise des leaders religieux
sur le gouvernement rencontre ainsi certaines limites, même si la
recherche de liens privilégiés avec les pays du Golfe, notamment
l’Arabie saoudite, conduit à leur réserver une place de choix. La
grande mosquée de Bamako a été récemment baptisée du nom de
« Roi Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud d’Arabie saoudite », en pré-
sence du ministre des Affaires religieuses et du culte et de
Mahmoud Dicko. Au cours de cette visite, le président Ibrahim
Boubacar Keïta a été élevé par le roi Salmane ben Abdelaziz Al
Saoud au rang de la dignité de Grand Wissam Abdel Aziz. De
même, de nombreux projets de développement et de financement
ont été évoqués à cette occasion.
L’oscillation entre la proclamation de la laïcité de l’État malien
et la primauté accordée de fait à des impératifs religieux musulmans
ne peut être interprétée, en définitive, que comme un balancement
ou une alternative entre la recherche de financements provenant
du monde occidental au sens large d’une part, et du monde
arabo-musulman d’autre part.
Si l’emprise de l’islam sur l’État est certaine, celle-ci ne se
réduit pas purement et simplement à une idéologie justifiant la
domination d’une classe ou d’une élite sur le reste de la société
22. (http://mali7.net/2017/03/10/mahmoud-dicko-president-du-hciseigneur-dun-pays-saigneur-dun-peuple/).
Celui-ci aurait été également
limogé pour d’autres raisons. Voir « Islam et politique au Mali : entre
réalité et fiction », Rapport Afrique (de l’International Crisis Group), no
249,
18 juillet 2017, p. 11, n. 53.
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16 LES TEMPS MODERNES
malienne, car des opposants farouches, ou du moins apparemment
farouches, à l’appareil d’État malien peuvent à l’occasion se
ranger au côté des leaders religieux. Tel est le cas de Ras Bath,
figure emblématique de l’opposition au gouvernement, qui a soutenu
Mahmoud Dicko suite aux déclarations de ce dernier consé-
cutives à l’attentat contre l’hôtel Radisson Blu. Il s’en est pris
aussi à Daniel Tessougué, Bakary Mariko et Alioune Ifra N’Diaye,
tous trois membres, à des titres divers, de l’élite laïque malienne23.
Même si Ras Bath a fustigé les leaders religieux qui soutenaient la
révision de la Constitution dans le but, selon lui, d’obtenir des
postes de sénateurs, il a critiqué ce même projet parce qu’il
ouvrait droit à la légalisation du mariage homosexuel24. De plus,
une personnalité religieuse comme l’imam chiite, Chouala Bayaya
Haidara, est tout autant un contempteur de l’homosexualité au
même titre que les autres leaders musulmans, qu’un opposant à
Ibrahim Boubacar Keïta et à l’association Sabati 201225.
L’élément laïque et l’élément religieux musulman de la classe
dirigeante malienne ne constituent donc pas des parties étanches
entre lesquelles existerait une solution de continuité radicale. Les
déclarations ou les décisions prises par les différents acteurs qui
se partagent le pouvoir dans la société malienne ne relèvent pas
seulement de convictions morales ou religieuses absolues. Elles
sont également des positionnements qui assurent des propriétés de
distinction à ceux qui les tiennent ou qui les prennent. Il n’existe
pas d’un côté des dirigeants laïques et de l’autre des dirigeants
religieux, des bourgeois laïques et des bourgeois religieux,
puisque les deux éléments de la classe dirigeante malienne sont
intimement associés et ont parfois même des comportements qui
23. (http://www.maliweb.net/societe/declarations-polemique-delimam-dicko-ras-bath-repond-au-procureur-en-lieu-et-place-delimam-1292012.html).
Ras Bath a traité Alioune Ifra N’Diaye d’« homosexuel
» (http://malijet.com/actualite-politique-au-mali/195324-aliouneifra-n%E2%80%99diaye%2C-un-opportuniste-aux-multiples-talents.
html).
24. (mali-web.org/societe/ras-bath-le-camp-du-oui-est-pret-a-reconnaitre-les-homosexuels).
25. (http://bamada.net/election-presidentielle-de-2018-le-precheurchouala-bayaya-haidara-deja-en-campagne-contre-ibk).
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L’EXCISION ET L’HOMOSEXUALITÉ, ENJEUX POLITIQUES AU MALI 17
entrent en contradiction avec leurs valeurs proclamées. Ainsi, certaines
femmes de la bonne société bamakoise, officiellement
opposées à la pratique de l’excision, s’arrangeraient pour récupérer
les restes des interventions (sang, chairs, natte sur laquelle a
été effectuée l’excision) pour fabriquer des « médicaments »,
c’est-à-dire des objets magiques26. Quel que soit le crédit qu’on
puisse accorder à de telles rumeurs, il reste qu’elles trahissent un
état d’esprit qui remet en cause l’existence d’une bourgeoisie
laïque parfaitement occidentalisée. Mais comme il faut que chacun
joue sa partition, une certaine différence doit s’exprimer sans que
pour autant la table ne soit renversée. S’il fallait fournir un
exemple de ce jeu subtil entre les différentes composantes de la
classe au pouvoir, on pourrait le trouver dans la déclaration de
Chérif Ousmane Madani Haïdara, le leader de la confrérie Ançar
Dine, suite aux propos incendiaires tenus par son grand rival
Mahmoud Dicko à l’égard des homosexuels après l’attentat contre
l’hôtel Radisson Blu :
Tout le monde s’est rendu compte de la nécessité de bien
communiquer… Les propos va-t-en guerre sont à bannir parce
qu’ils sont à la base des mécontentements populaires aux consé-
quences fâcheuses. La communauté musulmane du Mali doit
comprendre ce message et se donner la main pour construire le
grand Mali en quête de repères27.
Les propos de Chérif Ousmane Madani Haïdara laissent entrevoir
une attitude centriste visant à apaiser le débat politique, donc à
le faire apparaître comme faisant preuve d’une attitude politiquement
responsable. C’est en cela qu’il est le « protégé » des ÉtatsUnis
et de la France, alors que Mahmoud Dicko apparaît, lui,
comme un élément dangereux, susceptible de mettre le feu aux
poudres.
26. Sur ce point, voir Maheba Tonda, « “Don de sang” ou “prélèvement”
sanguin? Fétichisme des valeurs d’usage du sang et stratégies de
survie à Libreville », in La Ville en Afrique noire aujourd’hui, Actes de la
première rencontre sous-régionale du REJAC, Paris, Edilivre, 2016,
pp. 114-130.
27. (https://www.stophomophobie.com/au-mali-limam-mahmouddicko-president-du-hcim-part-en-campagne-contre-les-homosexuels/).
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18 LES TEMPS MODERNES
Les puissances occidentales qui s’intéressent au Mali, et qui y
interviennent, ont tort de s’inquiéter des propos fracassants de tel
ou tel leader religieux musulman dans lesquels elles ne perçoivent
que le danger que pourraient représenter les différentes formes
d’un islam radical. Il en va de même pour les organisations internationales
et les ONG qui veulent à tout prix imposer les droits
humains, les droits de l’individu et des minorités discriminées à une
société supposée figée dans des traditions rétrogrades. Il faut être
conscient que l’invocation de la tradition par les dirigeants africains
n’est souvent que le moyen, pour eux, d’assurer leur domination en
dressant une opposition fallacieuse entre l’Occident et l’Afrique. Il
en va de même pour les leaders religieux musulmans au Mali qui
font feu de tout bois, en invoquant simultanément la religion musulmane
et les traditions pré-musulmanes pour s’assurer le contrôle de
l’espace territorial politique qu’ils entendent occuper. Prendre au
pied de la lettre, les déclarations et les prises de position des uns et
des autres, c’est se vouer à ne rien comprendre à ce qui se passe
réellement dans ces sociétés et à poursuivre un combat totalement
inefficace. Plutôt que de se braquer sur les discours, il serait préfé-
rable de s’attacher à repérer les pratiques sociales. L’exemple de
l’évolution des attitudes envers la pratique de l’excision montre bien
que la société malienne, ou tout du moins certaines de ses composantes,
évolue sans tenir compte des positions officielles et politiques
des uns et des autres. Selon l’anthropologue malien Félix
Yaouaga Koné, l’excision est devenue une pratique individuelle,
dégagée de tout le rituel qui l’entourait, et est à ce titre un élément
de l’argumentaire politique, religieux, voire financier. Si elle n’avait
pas été défendue par les leaders religieux musulmans, elle aurait fini
par disparaître comme les scarifications28. En ce sens, les leaders
musulmans sont devenus paradoxalement les meilleurs promoteurs
du maintien des pratiques polythéistes (excision, mariage pré-
coce, etc.), bénéficiant dans cette action du soutien involontaire des
organisations internationales et des ONG qui jouent, à cet égard, un
rôle éminemment contre-productif. En effet, plus ces organisations
lutteront contre ces pratiques et contre l’homophobie, et plus il sera
facile aux leaders musulmans de dresser la population malienne
contre elles en y pointant l’influence néfaste de l’Occident.
28. Félix Yaouaga Koné, communication personnelle, novembre 2017.
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L’EXCISION ET L’HOMOSEXUALITÉ, ENJEUX POLITIQUES AU MALI 19
*
En définitive, les leaders politiques, laïcs, maliens défendent
officiellement les mots d’ordre occidentaux sur l’excision et l’homosexualité
parce que leur maintien au pouvoir en dépend, même s’ils
sont également soucieux d’avoir l’appui des leaders religieux musulmans
qui sont populaires. De leur côté, ces leaders musulmans
défendent officiellement des positions nationalistes anti-occidentales
sur ces questions même s’ils collaborent étroitement avec le
pouvoir politique. On assiste donc à un jeu parfaitement hypocrite
où les uns et les autres font semblant de défendre des principes
moraux alors que l’enjeu véritable est un partage du pouvoir bien
compris. Plutôt que de brandir les droits humains de manière
intemporelle et absolue, c’est dans une perspective historique,
politique et sociale, qu’ils doivent donc, à mon sens, être resitués.

Jean-Loup Amselle

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